Prysmian : un leader mondial méconnu
#207 Notre analyse fondamentale de Prysmian
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Prysmian : un leader mondial méconnu
Fondée à Milan en 1879, Prysmian est aujourd'hui le leader mondial incontesté du câble. Un métier discret, mais absolument vital. Sans ses câbles, pas de transition énergétique et pas de révolution numérique.
En Bourse, l'action a bondi d'environ 20 euros à plus de 140 euros en 10 ans, soit près de 730 % de hausse, ou 23 % par an dividendes inclus. Et l'histoire s'accélère. Sur la seule dernière année, le titre a explosé de près de 140 %, porté par la mégatendance de l'IA.

Dans cette newsletter, Nous vous proposons de décortiquer le business model de Prysmian, d’analyser ses avantages compétitifs, d’explorer ses perspectives de croissance et passer ses risques au crible. Avant de revenir sur sa valorisation actuelle, pour déterminer à quels niveaux le dossier mérite vraiment qu'on s'y intéresse sur le long terme.
L'histoire de Prysmian
Fondée en 1879 à Milan par Giovanni Battista Pirelli, l'entreprise qui deviendra Prysmian naît d'abord comme une affaire de caoutchouc. D’ailleurs, ce nom vous dit peut-être quelque chose, car son fondateur est aussi celui qui a créé l’entreprise éponyme, aujourd’hui connue dans le monde entier pour ses pneus, notamment en Formule 1.
Très vite, le groupe milanais se lance dans un second métier, le câble. Dès les années 1880, il décroche ses premiers contrats de câbles télégraphiques sous-marins, une prouesse d'ingénieur pour l'époque.

Giovanni Battista Pirelli - Fondateur de Pirelli
Le savoir-faire monte vite en puissance. En 1925, Pirelli pose un câble télégraphique de plus de 5 000 kilomètres entre l'Italie et l'Amérique du Sud, de quoi traverser tout l'Atlantique. Pendant tout le XXᵉ siècle, l'entreprise devient une référence mondiale du câble sous-marin et de la haute tension, au moment précis où la planète s'électrifie et se connecte. Mais pendant plus de 100 ans, cette activité reste une simple division au sein de Pirelli, toujours dans l'ombre des pneus.
Le vrai tournant arrive en 2005. Pirelli décide de se recentrer sur le pneumatique et vend sa division Câbles & Systèmes au fonds Goldman Sachs Capital Partners, pour 1,3 milliard d'euros. C'est un rachat financé par la dette, un LBO, un montage où l'acquéreur fait porter l'essentiel de l'emprunt par la société rachetée elle-même.
L'homme qui dirigeait les câbles chez Pirelli, Valerio Battista, prend les commandes, mais en posant ses conditions. Il prévient Goldman Sachs qu’il ne signera pas si l’effet de levier est trop important, refusant de fragiliser l’entreprise avec une dette trop lourde.

Valerio Battista - CEO de Prysmian (de 2005 à 2024)
L'activité prend alors son indépendance et se cherche un nom. Goldman Sachs et le management choisissent Prysmian, dérivé de prism, le prisme qui décompose et reflète la lumière, un clin d'œil à la fibre optique et à l'innovation.
Deux ans plus tard, le 3 mai 2007, Prysmian entre en Bourse à Milan, et Goldman se retire complètement en 2010 après avoir triplé sa mise. À partir de là, Prysmian va se construire sur deux jambes : la croissance interne et, surtout, les acquisitions. Et la plus importante arrive en 2011, avec le rachat du néerlandais Draka, un concurrent direct.
Il faut bien mesurer ce que représente cette opération. Avant le rachat de Draka, Prysmian n’était pas le numéro un mondial. C’est son grand rival français, Nexans, qui dominait alors le marché en chiffre d’affaires. En s’offrant Draka et ses 2,4 milliards d’euros de ventes, Prysmian dépasse Nexans et devient le numéro un mondial du câble.
Le groupe ne s'arrête pas là. En 2018, il avale l'américain General Cable pour près de 3 milliards de dollars, ce qui lui ouvre en grand les portes de l'Amérique du Nord. Cette acquisition vient encore plus renforcer sa position de leader du câble.
En parallèle, en 2024, après 19 ans à la tête du groupe, Valerio Battista passe la main à Massimo Battaini, un ingénieur maison.
Il marque son arrivée par la plus importante acquisition de l'histoire de Prysmian, le rachat de l'américain Encore Wire pour 4,2 milliards de dollars, un spécialiste du câble de bâtiment. L'opération renforce encore la présence du groupe aux États-Unis, qui passe d'environ 30 à 40% du chiffre d'affaires.

Massimo Battaini - CEO de Prysmian
En une vingtaine d'années à peine, Prysmian est ainsi devenu le leader mondial incontesté du câble. Une entreprise née dans l'ombre des pneus Pirelli, qui s'est hissée au sommet de son secteur par une série d'acquisitions maîtrisées, et qui se retrouve aujourd'hui au cœur d'un des plus grands chantiers du siècle, l'électrification de la planète.
Activités
Prysmian n'est pas une entreprise mono-produit. C'est un groupe organisé autour de quatre grands segments, qui vont du chantier sous-marin jusqu'au fil électrique le plus banal :
Transmission (17% du CA) : câbles à très haute tension et sous-marins, pour connecter les parcs éoliens en mer et relier des pays entre eux. C’est le segment le plus rentable du groupe.
Power Grid (19% du CA) : câbles moyenne et basse tension et composants qui permettent aux réseaux de distribution électrique publics d'acheminer le courant jusqu'aux compteurs.
Electrification (56% du CA) : de très loin le plus gros morceau. Câbles pour le bâtiment, l'industrie, les énergies renouvelables, l'automobile et de nombreux autres usages, vendus principalement à travers un réseau de distributeurs et d'installateurs.
Digital Solutions (8% du CA) : câbles et fibre optique pour les réseaux télécoms et les data centers. Le plus petit segment, mais celui dont la dynamique s'est le plus spectaculairement redressée récemment.

Segment Electrification
Si Prysmian était un corps humain, l'Electrification en serait la masse musculaire. C'est le segment le plus lourd, celui qui fait avancer toute la machine, avec 10,96 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2025, soit 55,8 % des ventes totales du groupe.

Pour comprendre ce que Prysmian fait vraiment ici, il faut oublier l'image romantique des câbles sous-marins qui relient les continents et se représenter plutôt une immense usine qui tourne en continu pour produire des kilomètres de câbles basse et moyenne tension aussi banals qu'indispensables.
Concrètement, ce sont les câbles qui courent dans les murs de nos appartements, ceux qui alimentent les machines d'une usine ou l'éclairage d'un centre commercial. Rien de spectaculaire en apparence, et pourtant une matière première dont aucun pays ne peut se passer.
Aujourd’hui, le modèle économique tient d'ailleurs davantage de la grande distribution que de la haute technologie, puisque Prysmian ne vend presque jamais directement au particulier mais écoule ses volumes à travers un immense réseau de distributeurs de matériel électrique et d'installateurs. L'analogie la plus parlante reste celle du fabricant de peinture, qui inonde les rayons des magasins de bricolage plutôt que de vendre ses pots un par un, et laisse le circuit de distribution faire le travail à sa place. C'est un métier de volume, de logistique et de coûts, où l'on gagne en étant le plus gros, le plus efficace et le mieux implanté localement.
Ce segment se répartit en deux grandes familles qui n'ont pas tout à fait le même caractère : Industriel & Construction et Spécialités.

La première, l'Industriel & Construction, est le cœur du réacteur. Elle rassemble tous les câbles basse et moyenne tension qui font circuler l'électricité à l'intérieur des bâtiments et sur les chantiers, qu'il s'agisse de logements, de bureaux, d'usines ou de commerces, aussi bien les câbles rigides destinés à l'installation fixe dans les murs que les câbles souples que l'on retrouve sur les équipements mobiles d'un atelier.
Avec 7,52 milliards d'euros de ventes en 2025, cette seule activité représente 38% du chiffre d'affaires du groupe, ce qui suffirait à en faire une entreprise majeure si elle était cotée séparément.

Depuis mi-2024, le rachat de l'américain Encore Wire a très fortement changé la donne. En effet, Encore Wire n'est pas un généraliste de plus, mais un pur spécialiste du câble de bâtiment nord-américain, réputé pour son gigantesque site industriel au Texas, sa logistique et des marges parmi les meilleures du secteur.

Source : Zonebourse
En absorbant ce champion local, Prysmian s'est offert d'un coup une exposition massive au marché américain, qui reste le plus rentable au monde sur ce type de produits, et a immédiatement fait grimper la profitabilité de toute cette activité, dont la marge est passée d'environ 12,5 à 13,4% en un an.
Et puis il y a le rebondissement que personne n'avait vraiment anticipé. Cette activité de câble de bâtiment, en apparence la plus terre à terre du groupe, s'est retrouvée propulsée en première ligne de la plus grande vague technologique de la décennie. Car un data center dédié à l'intelligence artificielle, avant d'être une cathédrale de puces et de serveurs, est d'abord un bâtiment colossal qu'il faut alimenter en électricité, refroidir et câbler du sol au plafond. Toute cette énergie doit circuler, et elle circule dans du câble basse et moyenne tension, exactement le produit que fabrique Encore Wire.
Prysmian a d'ailleurs explicitement pointé l'expansion des data centers nord-américains comme le moteur de la croissance de cette activité fin 2025, avec une Amérique du Nord qui affichait encore une croissance organique de près de 10 % au premier trimestre 2026.
Le second sous-segment, les Spécialités, joue dans un registre très différent et bien plus technique. On y quitte le câble standardisé produit en masse pour des solutions à forte valeur ajoutée comme les ascenseurs et les grues, les réseaux ferroviaires, l'industrie minière, le pétrole et le gaz, les énergies renouvelables, le monde maritime ou encore l'automobile.
Avec près de trois milliards d'euros de ventes en 2025, cette famille apporte au segment une couche de savoir-faire et de rentabilité. Néanmoins, cette division est bien moins exposée aux méga-tendances et cela se sent sur la croissance de l’activité.

Par ailleurs, cette division garde un côté cyclique, puisqu'elle dépend en partie de la santé de la construction et de l'industrie. Le marché résidentiel américain traverse une période difficile, et l'automobile mondiale reste molle, deux vents contraires qui pèsent sur l'activité.
Prysmian compense en réorientant ses volumes vers les segments porteurs et en profitant d'un environnement tarifaire américain devenu plus favorable, mais il est essentiel de garder en tête que cette division évolue au rythme de l'économie.
Segment Power Grid
Le segment Power Grid a généré 3,81 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2025, soit 19,4% du total.

Pour comprendre ce que fait ce segment, il faut distinguer deux métiers du réseau électrique. En France, RTE (Réseau de Transport d'Électricité) exploite les lignes à très haute tension qui acheminent l'électricité depuis les centrales jusqu'à proximité des grandes zones de consommation, c'est le métier de la Transmission dont on vient de parler.
Une fois l'électricité arrivée à ce stade, un autre acteur prend le relais pour la distribuer jusqu'aux compteurs des particuliers et des entreprises. En France, c'est Enedis. Dans le jargon du secteur, on appelle ce second acteur un DSO, pour Distribution System Operator, par opposition au TSO, le Transmission System Operator.
La Power Grid de Prysmian, c'est justement le métier qui fournit les câbles moyenne et basse tension à ces DSO à travers le monde, ainsi qu'aux industriels qui gèrent leur propre réseau électrique interne.

Contrairement à la Transmission, où chaque contrat est un chantier sur mesure de plusieurs années, la Power Grid fonctionne davantage comme une activité de flux. Les produits sont plus standardisés, les cycles de commande sont plus courts, et le chiffre d'affaires se répartit sur 4 grandes familles :
Power Distribution (72% du segment) : câbles qui transportent l'électricité sur les derniers kilomètres, entre les postes de transformation et les habitations ou les entreprises (moyenne et basse tension).
HVAC, High Voltage Alternating Current (17% du segment) : câbles qui transportent l'électricité sur de longues distances entre les grandes centrales de production et les postes de distribution régionaux (très haute tension).
Lignes aériennes (8% du segment) : câbles suspendus sur les pylônes qu'on voit traverser la campagne.
Composants de réseau moyenne tension (3% du segment) : pièces qui permettent de connecter, sectionner ou protéger le réseau à l'échelle moyenne tension (par exemple, accessoires de raccordement ou des équipements de protection qui accompagnent les câbles).
Le modèle économique repose largement sur des accords-cadres pluriannuels signés directement avec les opérateurs de réseau. Prysmian en a signé plusieurs coup sur coup ces derniers mois :
En France, un contrat avec Enedis d'une valeur pouvant atteindre 550 millions d'euros fait de Prysmian le fournisseur exclusif de l'intégralité de la gamme de câbles moyenne tension pendant 7 ans, de 2026 à 2032.
Aux Pays-Bas, un accord avec le gestionnaire de réseau Alliander, sur 8 ans, peut atteindre 500 millions d'euros.
En Norvège, l'accord avec Statnett porte sur 4 ans, avec deux options de reconduction de deux ans chacune, pour la fourniture clé en main de câbles souterrains à très haute tension de 420 kilovolts.

Côté dynamique, l'accélération est spectaculaire. La croissance organique du segment a atteint +7,6 % sur l'ensemble de 2025, puis a bondi à +16,2 % au premier trimestre 2026, portée par toutes les régions. Mais il y a un hic, cette envolée des volumes ne s'est pas encore traduite en marge, bien au contraire !
En effet, la marge à prix des métaux standards a nettement reculé au premier trimestre 2026, tombée à 12,4 % contre 15,2 % un an plus tôt. Selon la direction ce trou d'air s’explique par la flambée récente des cours des métaux, le temps que les hausses se répercutent sur les nouveaux contrats via les formules de prix, et promet un redressement dès le deuxième semestre.

C'est un point à surveiller de près dans les prochains trimestres, car si l'entreprise parvient à démontrer qu'elle peut à la fois faire croître ses volumes et regagner de la marge, la Power Grid pourrait devenir un moteur de profit bien plus important qu'aujourd'hui.
Sur le fond, la tendance est puissante et durable. Les réseaux européens et nord-américains ont été pensés autour de quelques grandes centrales pilotables alimentant des consommateurs passifs, dans un flux à sens unique. Ce modèle vole en éclats. Les renouvelables produisent de façon intermittente, et il faut désormais raccorder des milliers de parcs éoliens et solaires dispersés, en gérant des flux décentralisés et bidirectionnels.
Résultat, le réseau est devenu le maillon le plus lent de la transition, au point que des quantités massives d'électricité renouvelable sont perdues chaque année faute de capacité pour les absorber.
Par exemple, le réseau de l'Union européenne s'étend sur 11,3 millions de kilomètres, de quoi faire 282 fois le tour de la Terre, mais près de 40 % du réseau de distribution a plus de quarante ans. Pour le moderniser, la Cour des comptes européenne chiffre les besoins au minimum à 1900 milliards d'euros d'ici 2050. Des millions de kilomètres de câbles à produire, poser et remplacer, et Prysmian est aux premières loges de cette demande structurelle.
Ainsi, selon Precedence Research, le marché du Power Grid devrait presque doubler sur 10 ans. 👇

En résumé, le Power Grid affiche aujourd'hui un profil un peu frustrant, avec des volumes qui s'envolent mais une marge momentanément sous pression. Sur le fond, pourtant, peu de segments industriels bénéficient d'un vent arrière aussi puissant et aussi durable. C'est typiquement le genre de métier discret qui, dans cinq ans, pourrait peser bien plus lourd dans les profits du groupe qu'il ne le laisse deviner aujourd'hui.
Segment Transmission
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